Incertitudes et débats monétaires au sein de la CEDEAO

Photo: Thierry Hommel

Pour accélérer l’intégration économique, la Communauté économique des états d’Afrique de l’ouest (Cédéao) envisage la création d’une union monétaire et d’une devise commune aux Etats membres. Face aux promoteurs de la monnaie unique, des voix s’élèvent pour dénoncer le manque de convergence économique des états membres.

 

La Cédéao aujourd’hui : 8 devises et 15 Etats

En 2019, différentes monnaies coexistent au sein de la (Cédéao). La Cédéao regroupe 15 Etats membres.

Huit d’entre eux sont liés par l’usage d’une monnaie commune. Il s’agit du  Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau,  du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Ils utilisent le Franc de la communauté financière en Afrique (FCFA) et forment l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’ouest (UEMOA)1. L’UEMOA couvre une superficie de 3 506 126 km2 et compte 120,2 millions d’habitants. Son taux de croissance est situé à 6,7% en 2017

 

Devises de la Cédéao

PaysMonnaieRégime de change
GhanaCédi - GHSRégime de change flottant
GambieDalasi - GMDRégime de change flottant
LibériaDollar libérien - LRDRégime de change flottant
Cap-VertEscudo cap-verdien - CVERégime de change flottant
UEMOA Franc de la communauté financière en Afrique - XOFRégime de change fixe/euro
GuinéeFranc guinéen - GNFRégime de change flottant
Sierra LeoneLeone - SLLRégime de change flottant
NigériaNaira - NGNRégime de change flottant

 

Les 7 autres Etats membres de la Cédéao – Cap-Vert, Ghana, Gambie, Guinée, Libéria, Nigéria et Sierra Leone – disposent de monnaies nationales (Cf. Tableau 1) et ne sont pas associés dans une union monétaire. 

Ensemble, les 15 Etats couvrent une superficie de 5,1 millions de km2. La Cédéao comptait environ 350 millions d’habitants en 2015. Son taux de croissance du PIB était estimé à 2,5% en 2017 (BAD, 2018). 

Le FCFA et les 7 autres monnaies ne disposent pas des mêmes régimes de change2. Si celui du FCFA est fixe, celui des autres monnaies est flottant (ou flexible). 

Dans un régime de change fixe, le cours d’une devise est fixé par la banque centrale émettrice par rapport à un étalon, celui-ci peut être une monnaie ou un panier de monnaies. Appelé parité fixe ou taux de change de référence, le cours fixé doit être maintenu à l’intérieur de la marge de fluctuation autorisée par les autorités monétaires. Des modifications du cours pivot (dévaluation ou réévaluation) sont autorisées sous conditions. Inversement, dans un régime de change flottant, aucun engagement n’est pris au sujet du taux de change. Celui-ci évolue librement, en fonction de l’offre et de la demande sur le marché des changes. 

Encadré 1 : Fluctuations monétaires : principes de base

Dans un régime de change flottant, une monnaie fluctue en fonction de l’offre et de la demande : une demande importante conduit à une augmentation de sa valeur; inversement, une demande faible la déprécie. Différents paramètres, dont les évolutions de la masse monétaire et des taux d’intérêt, affectent la valeur d’une devise. Au sein d’une zone géographique donnée, la masse monétaire en circulation est la somme des moyens de paiement mise à disposition des agents économiques pour épargner, investir ou consommer. Elle équivaut au stock de monnaie possédé par les agents non financiers (les ménages, l’Etat et les entreprises non bancaires et non financières, par opposition aux agents financiers que sont les banques commerciales, le trésor publique et la banque centrale) résidents de cette zone. Dans une conception keynésienne, l’augmentation du volume de la masse monétaire incite les agents à consommer ou à investir. Une masse monétaire importante génère de l’activité économique et soutient la croissance, mais elle contribue également à l’inflation : la demande pour cette monnaie reste inférieure à l’offre, et sa valeur baisse par rapport aux devises plus demandées sur les marchés. Lorsque la masse monétaire est importante, les investisseurs obtiennent de faibles retours sur investissement pour cette devise, les taux d’intérêt sont faibles. A moyen terme, ces taux faibles peuvent faciliter l’emprunt et stimuler la consommation et l’activité économique. Néanmoins, une inflation incontrôlée conduira à une défiance vis-à-vis de l’économie considérée (retrait des investissements étrangers et domestiques, baisse de la consommation). Inversement, une baisse de la quantité de monnaie en circulation peut provoquer une contraction de l’activité économique. Le manque de liquidité contraint la consommation et l’investissement et inhibe la croissance économique. Sur le marché des change, cette baisse de la disponibilité peut renforcer la valeur nominale de la monnaie qui devient recherchée. Dans cette situation les taux d’intérêt ont tendance à augmenter : la demande dépassant l’offre, le rendement (retour sur investissement) de cette monnaie est important. Afin de soutenir une politique économique ciblée, les banques centrales doivent donc pouvoir contrôler la masse monétaire (billets, pièces, compte courant des banques à la banque centrale) et les taux d’intérêt directeurs pour les maintenir à des niveaux compatibles avec les choix économiques projetés.

 

Lancinant depuis les années 1960 en Afrique de l’Ouest, le débat monétaire est ravivé par les velléités de création d’une monnaie commune de la Cédéao. Annoncé pour 2020 et maintes fois reporté, le projet se précise. Néanmoins, sa mise en oeuvre implique des aménagements au sein de la Zone UEMOA comme dans les sept autres Etats membres. De plus, la faible convergence économique des Etats membres et leur hétérogénéité ne facilitent pas la négociation et l’adhésion à un projet partagé.

Lors de la 5ème réunion de la Task Force présidentielle sur le programme de la monnaie unique de la Cédéao, tenue le 21 Février 2018 à Accra (Ghana), les chefs d’Etat membres ont réaffirmé leur engagement politique à réaliser la monnaie unique en 2020. Ils plaidaient pour une approche graduelle privilégiant un démarrage avec les pays qui respectent 6 critères de convergence3. Pour certains, l’accélération des évènements autour de cette monnaie commune est précipité, une union monétaire ne pouvant être envisagée sans une plus grande convergence économique. 

Il est vrai qu’au sein de la Cédéao, pays sahéliens et pays côtiers ne sont pas logés à la même enseigne. De plus, les échanges intracommunautaires sont encore assez faibles. Ainsi, en 2016, le commerce intra régional ne représente que 11,5% du commerce total et l’économie de l’Afrique de l’Ouest reste essentiellement dépendante des performances de quelques pays4. Le Nigéria représente plus de 70 % du PIB régional : en incluant le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, qui pèsent environ 21% du PIB régional, quatre Etats représentent plus de 90% du PIB régional! Vigoureuse au cours des 3 années précédentes, la croissance de la sous-région a stagné en 2016 à 0,5 %. Ce ralentissement s’explique essentiellement par la croissance négative enregistrée au Nigéria, alors que d’autres pays, comme la Côte d’Ivoire, avaient connu une croissance vigoureuse qui atteignait presque 9% et que le Sénégal performait à 6,7%.

Cette disparité des situations économiques est d’ailleurs soulignée par le non respect des critères de convergence retenus par la Cédéao. Sur les cinq dernières années, aucun des Etats membre n’a respecté l’ensemble des critères. Les travaux techniques relatifs à la mise en place de cette monnaie soulignent les oppositions de certains pays membres aux critères retenus et mettent en visibilité l’absence d’accord autour de la politique monétaire à adopter5.

Les débats mettent en évidence le scepticisme du Nigéria sur l’ensemble du processus. Le Nigéria a ainsi fait du renoncement des pays de l’UEMOA à certains aspects de la gestion monétaire de la Zone franc, essentiellement la déconstruction des liens avec le Trésor français, un préalable à la poursuite de la négociation. A ces injonctions, le Nigéria ajoute la nécessité d’une convergence des politiques fiscales, des politiques commerciales et monétaires et des systèmes statistiques. 

Mais certainement pas en 2020

A l’image des débats qui précédèrent la mise en place de l’Euro au sein de l’union européenne, deux visions s’opposent : celle qui voit dans une forte convergence la condition de la création de l’espace monétaire et celle qui considère la convergence réelle des économies comme un objectif soutenu par la mise en place de la monnaie commune. A l’instar du président nigérian Muhammadu Buhari, le président de la commission de la CEDEAO, Marcel de Souza, est un tenant de la première approche. Pour ce dernier, 2020 n’est pas une date réaliste. Selon lui, 6 à 7 années supplémentaires sont nécessaires à la mise en circulation de cette monnaie autour de laquelle d’autres questions, notamment celles des principes de gestion monétaire et du régime de change, devront être arbitrées. 

Certains économistes soulignent les avantages d’un mécanisme de change flexible par rapport aux grandes monnaies du monde : il permettrait à la zone monétaire Cédéao, à condition que l’inflation soit maîtrisée, de s’ajuster pour garder sa compétitivité au gré des évolutions de l’Euro ou du Dollar américain et de soutenir la croissance des économies régionales. D’autres rappellent la stabilité de l’espace UEMOA et celle de son système de change fixe.

Mais pour les opposants au franc CFA, cette stabilité macroéconomique se paie à un prix élevé : elle entrave la faible capacité de financement des économies locales. Or, les pays de la région vont voir leur population fortement augmenter à horizon 2050 (de 350 millions d’habitants, la Cédéao pourrait passer à plus de 800 millions en 2050) et doivent urgemment créer des emplois, ce que la faiblesse du crédit intérieur accordé par les banques au secteur privé – 11% du PIB dans l’espace UEMOA en 2016, contre 101% en France en 2017 – interdit. Pour Kako Nubukpo et consorts, le régime de change fixe, l’arrimage à une monnaie forte et le faible taux de crédit intérieur étouffent les économies de l’UEMOA et ne sont certainement pas les choix à reproduire à l’échelle de la Cédéao.

Pourtant, les critères de convergence et les normes retenus par la Cédéao dans le cadre de ses travaux sur la monnaie unique suggèrent la prédominance d’une conception monétariste anti-inflationniste apparentée à celle qui préside aux destinées de l’Euro. Bien que le nombre de critères ait été récemment ramené à six en lieu et place de 11, ces normes pourraient et devraient faire l’objet de discussion. Imposer un critère relatif au ratio du déficit budgétaire est essentiel, mais la sévérité de la norme de 3% ne semble pas adaptée aux enjeux de l’espace Cédéao.

Sauf à bénéficier d’Aide de leurs partenaires techniques et financiers, les Etats membres devront en effet s’endetter pour financer en propre de nombreux investissements publics dans les domaines de la santé, de l’éducation ; ces états devraient également pouvoir assurer la disponibilité de liquidité pour soutenir l’investissement et le secteur privé. On voit mal comment de tels critères anti-inflationnistes peuvent soutenir de tels objectifs. Alors que les travaux se poursuivent, nul ne doute que les discussions qui s’intensifient  seront vives.

 

Merci à Yamina Tadjeddine pour sa relecture attentive 


Notes Bibliographiques

  1. Créée le 10 janvier 1994 à Dakar (Sénégal), l’Union économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA). L’UEMOA a pour objectif essentiel, l’édification, en Afrique de l’Ouest, d’un espace économique harmonisé et intégré, au sein duquel est assurée une totale liberté de circulation des personnes, des capitaux, des biens, des services et des facteurs de production, ainsi que la jouissance effective du droit d’exercice et d’établissement pour les professions libérales, de résidence pour les citoyens sur l’ensemble du territoire communautaire.
  2. Le régime de change désigne l’ensemble des règles par lesquelles un pays ou un ensemble de pays organisent la détermination des taux de change.
  3. La convergence s’effectue autour de quatre critères de 1er rang (1. ratio du déficit budgétaire (dons compris) rapporté au PIB ≤ 3%, 2. Taux d’inflation en moyenne annuelle ≤ 10%, 3. Mode de financement du déficit budgétaire par la Banque centrale ≤ 10% et 4. Réserves brutes ≥ 3 mois d’importations) et deux critères de second rang (5. Ratio dette/PIB ≤70% et 6. variation du Taux de change nominal (±10%) )
  4. A titre de comparaison, le commerce intracommunautaire de l’UE représente 64% des échanges de l’Union européenne.  Selon certains travaux, il était moins important dans les années 1970 avant la mise en place du SME: le choix d’une union monétaire aurait participé à l’accroissement des échanges intra zone. L’extension possible liées aux demandes d’adhésion du Maroc et de la Tunisie pourrait contribuer à accroître la part des échanges intracommunautaires.
  5. Le critère ratio du déficit budgétaire dons compris (base engagement) rapporté au produit intérieur brut (PIB) inférieur ou égal à 3% est identique à celui qui est retenu dans l’Union européenne. Certains analystes arguent qu’il ne correspond pas aux besoins d’économies rentières en phase de diversification et à des Etats qui devront fortement investir, tant dans les secteurs sociaux que dans les infrastructures. De fait, accompagner la diversification implique des investissements publics ciblés dans les infrastructures notamment, qui ont pour effet de creuser la dette. Sachant que les recettes budgétaires restent encore très dépendantes de produits de rente dont les courts fluctuent, une baisse des cours mondiaux associé à des dépenses d’investissement conduit facilement à blesser ce critère.

 

 

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