Pourquoi observer l’Afrique de l’Ouest ?

Ébranlée par la crise libyenne et la présence de mouvements djihadistes[1], l’Afrique de l’ouest divise les analystes. Résolument optimistes, les partenaires du développement exhortent les Etats concernés à ‘rattraper leur retard’ au moyen d’ambitieuses réformes politiques et économiques[2]. A horizon 2030, leurs plans stratégiques aspirent à l’atteinte d’« émergences  programmées»[3] autour de la diversification économique, de la création de marchés organisés, d’un renouvellement démocratique et du renforcement des capacités institutionnelles des états ouest-africains. Inversement, les afro-pessimistes ont une perception négative des réalités ouest africaines et anticipent un inéluctable décrochage. La « bombe » démographique, « l’explosivité » de la situation sociale, les conséquences « dramatiques » du changement climatique comme la « corruption endémique » des élites condamneraient toute tentative de développement. Dans la lignée d’Achille Mbembe et de Felwine Sarr, certains intellectuels africains rejettent ces deux perceptions qu’ils jugent arrimées au même outillage « développementiste », positiviste et performatif[4].

 

Nouakchott, Mauritanie, Photo Thierry Hommel

Entre griefs méthodologiques et concurrence des visions, le débat met en exergue de nombreuses transformations techniques, sociétales, économiques ou politiques qui occupent l’espace médiatique. Un jour, l’accent est mis sur des taux de croissance à faire pâlir d’envie les dirigeants de l’Union européenne ; un autre, ce sont la pénétration de la téléphonie mobile et des technologies numériques, le mobile banking, l’innovation ‘frugale’ et autant d’autres succes storiesqui s’affichent au menu. La déliquescence publique, le vacuum administratif, la faible compétitivité des facteurs de production et les trafics divers qui continuent de pénaliser les états de Afrique occidentale et sahélienne font aussi l’objet de publicité. Le rôle des anciennes puissances coloniales et des partenaires du développement est âprement discuté, alors que la progression de mouvements radicaux islamistes dans certaines régions sahéliennes[5] bénéficie pour sa part d’une attention toute particulière.

 

Ces différentes sont des fragments isolés d’une dynamique d’ensemble. Ils gagnent à être rapprochés. La diffusion du mobile banking s’explique, partiellement au moins, par le faible niveau d’accès des populations aux services bancaires ; la faible compétitivité des facteurs de production n’est certainement pas étrangère au déploiement de systèmes d’innovation frugale et à la forte présence d’activités informelles ; l’enchâssement de l’analyse des mouvements djihadistes ouest africains dans leurs contextes locaux – absence d’opportunités pour une jeunesse en expansion et faiblesse dramatique des Etats – fournit parfois des éclairages plus convaincants que le récit mettant en scène un « global djihad » aux ambitions planétaires, dont le sahel et ses groupes terroristes ne seraient qu’une simple excroissance franchisée[6].

Pour contribuer à une meilleure appréhension des transformations en cours et à venir dans l’espace ouest africain, nous tâcherons d’enraciner les analyses dans le local sans nous départir d’évolutions globales, de connecter les enjeux sans délaisser les analyses sectorielles.

 

Notes bibliographiques


[1]Parmi les groupes actifs mentionnons Ansar Eddine, dans le nord du Mali, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), Al-Mourabitoune, et Boko Haram, affiliés à l’Etat Islamique (EI). Pour certains, les trois premiers mouvements sont désormais membres d’une alliance djihadiste qui cherche à contrer l’influence régionale grandissante de l’EI. Voir aussi WALTHER Olivier (2017), « Guerres et conflits au Sahara-Sahel », Notes ouest-africaines, N°10, Éditions OCDE, Paris.

[2]Pour les tenant du «rattrapage», le modèle des pays occidentaux est à suivre. Les approches de rattrapage reposent pourtant sur trois implicites contestables. Le premier est l’idée d’une similitude entre les conditions sociales et économiques qui définissent les pays africains après les Indépendances, et celles des pays aujourd’hui développés avant la Révolution industrielle. Abstrait de toute considération économique, le second considère que le progrès scientifique et technique permet aux pays ayant engagé plus tardivement leur développement d’atteindre plus rapidement le stade ultime. Le troisième et dernier implicite est le lien mécanique entre croissance économique et développement dans une acception plus large. Cf. ROSTOW Walt W. (1960), The Stages of Economic Growth: A Non-Communist Manifesto,Cambridge University Press.

[3]Pour caricaturer, les afro-optimistes voient l’Afrique comme le réservoir de la croissance mondiale pour le 21èmesiècle, à contre courant des afro-pessimistes focalisés sur la pauvreté et les problèmes d’insécurité qui interdiraient toute évolution de la situation et remettent en cause sa capacité à se développer. Jean-Michel SEVERINO incarne assez bien cette figure optimiste alors que les pessimistes s’inscrivent dans la prolongation du travail initié par René DUMONT et son ouvrage L’Afrique noire est mal partie paru en 1962.

[4]Certains appellent à les dépasser et insistent sur l’appareillage conceptuel positiviste sous jacent aux controverses d’experts. Dans Afrotopia, Felwine SARR exhorte le continent à imaginer et organiser les futurs africains en s’émancipant d’ambitions et des stratégies de développement peu adaptées aux réalités africaines.

[5]Cf. BIGOT Laurent (2017), « Le terrorisme au Sahel, conséquence de la prévarication érigée en mode de gouvernance », Le Monde, 16 août.http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/08/16/le-terrorisme-au-Sahel-consequence-de-la-prevarication-erigee-en-mode-de-gouvernance_5172873_3212.html et, pour une critique du développement SARR Felwine (2016), Afrotopia, Éditions Philippe Rey, Paris, 160 p. et RIST Gilbert (2013), Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 4èmeEdition, 511p.

[6]Pour des récits situés de ces différents mouvements djihadistes, cf. THURSTON Alexander (2018),BOKO HARAM: The history of an African jihadist movement, Princeton studies in Muslim politics, Princeton: Princeton University Press, 333p. et PEROUSE DE MONTCLOS Marc-Antoine (2018), L’Afrique, nouvelle frontière du djihad?, Paris, la Découverte, 239 p.

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